À Nagpur, dans l’ouest de l’Inde, des violences communautaires ont éclaté en mars 2025 sur fond de tensions autour de la tombe de l’empereur moghol Aurangzeb. Un épisode qui illustre comment le pouvoir nationaliste hindou ravive les blessures du passé pour marginaliser la communauté musulmane.
Une étincelle dans un climat inflammable
Le 17 mars 2025, des émeutes ont secoué Nagpur, une grande ville de l’État indien du Maharashtra. Officiellement, tout serait parti d’une rumeur de profanation du Coran. Mais en réalité, les tensions couvaient depuis plusieurs semaines. En ligne de mire : la tombe d’Aurangzeb, empereur moghol du XVIIe siècle, devenue cible des groupes nationalistes hindous.
Située dans la petite ville de Khuldabad, à proximité d’Aurangabad (rebaptisée en 2023 Chhatrapati Sambhaji Nagar), cette tombe modeste est devenue le symbole d’une mémoire que certains voudraient effacer. Des organisations proches du pouvoir, comme le Vishwa Hindu Parishad (VHP) et le Bajrang Dal, ont appelé à sa destruction. Un ministre local du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir en Inde, a même affirmé que les plans étaient « prêts ».
Le poids de l’imaginaire cinématographique et politique
Cette agitation ne sort pas de nulle part. Le film hindou « Chaava », sorti récemment, retrace la vie de Sambhaji, fils du héros marathe Shivaji. Le film dresse un portrait extrêmement négatif d’Aurangzeb, le dépeignant comme un despote religieux. Il s’inscrit dans une tendance cinématographique plus large : celle d’une relecture nationaliste de l’histoire indienne, où les héros hindous s’opposent à des empereurs musulmans présentés comme des envahisseurs.
Aurangzeb, figure historique controversée
Aurangzeb, qui a régné de 1658 à 1707, est effectivement l’un des souverains les plus controversés de l’empire moghol. Il a rétabli la taxe religieuse sur les non-musulmans (jizya), détruit certains temples hindous, et mené de longues guerres d’expansion. Mais le réduire à un simple tyran religieux est une lecture biaisée. Comme beaucoup de monarques de son époque, il agissait avant tout pour asseoir son autorité politique. Il a aussi protégé certains temples hindous et collaboré avec des chefs locaux non musulmans.
Une mémoire instrumentalisée
Cette complexité historique est volontairement ignorée dans le discours du nationalisme hindou actuel. Pour ses partisans, Aurangzeb incarne une oppression musulmane millénaire contre les hindous. Le Premier ministre Narendra Modi répète souvent que l’Inde a vécu « 1 200 ans d’esclavage », en mêlant sans distinction les dominations moghole et britannique.
Cette manière de désigner un bouc émissaire historique a des conséquences très concrètes. Depuis quelques années, les symboles associés à l’héritage musulman sont supprimés. La fameuse Aurangzeb Road à New Delhi a été rebaptisée en l’honneur de l’ancien président A.P.J. Abdul Kalam. D’autres lieux et monuments sont menacés, sous prétexte de « corriger les erreurs de l’histoire ».
Le passé indien réécrit
Or, l’Inde pré-indépendance n’a pas toujours pensé ainsi. Gandhi, Nehru ou Subhas Chandra Bose considéraient les Moghols comme faisant partie de l’histoire indienne. Contrairement aux Britanniques, les Moghols vivaient en Inde, y fondaient des villes, et ne transféraient pas les richesses à l’étranger. Leur histoire est donc aussi celle de l’Inde.
Le révisionnisme historique opéré aujourd’hui cherche à diviser. En ramenant le conflit entre Marathes et Moghols à une opposition religieuse, on gomme les alliances complexes de l’époque. Shivaji avait des officiers musulmans. L’armée qui l’a capturé en 1665 était dirigée par un prince hindou. L’histoire de l’Inde est faite de croisements, pas de blocs homogènes.
Le danger d’une histoire à sens unique
La volonté d’effacer Aurangzeb ne vise donc pas seulement un empereur défunt. Elle vise à nier la contribution musulmane à l’identité indienne. Elle envoie un message clair aux citoyens musulmans d’aujourd’hui : vous n’avez pas votre place dans la narration nationale. Une stratégie dangereuse pour un pays aussi diversement peuplé.
Ironiquement, même les descendants spirituels de Shivaji ont eu une relation ambivalente avec Aurangzeb. Le petit-fils de Sambhaji aurait même marché en pèlerinage jusqu’à la tombe de l’empereur avant de revendiquer son héritage politique. Ce geste montre bien que l’histoire ne se résume pas à une lutte entre deux communautés figées.
En s’acharnant sur une tombe vieille de trois siècles, les nationalistes hindous cherchent à régler des comptes idéologiques. Mais dans cette bataille pour la mémoire, c’est le pluralisme indien qui est menacé. Car on ne peut pas construire l’avenir en effaçant le passé.